
Le célèbre conte «La Petite Sirène» de Hans Christian Andersen est l’un des contes les plus émouvants et les plus profonds de la littérature mondiale, lu et relu depuis plus d’un siècle et demi. C’est une histoire pour dormir pour enfants sur un amour véritable prêt à tout sacrifier, sur un rêve qui coûte ce qu’il y a de plus précieux, et sur la beauté de l’âme qui survit à toute douleur.
Au fond de la mer, dans le magnifique palais du roi de la mer, vivait la petite sirène — la plus jeune de six sœurs. Elle était la plus belle et la plus extraordinaire, mais son cœur aspirait à un autre monde. Quand elle eut quinze ans et remonta à la surface pour la première fois, elle vit un beau prince — et en tomba si profondément amoureuse qu’elle était prête à tout donner.
Pour cet amour, elle sacrifia sa voix enchantée, endura une douleur insupportable et quitta sa maison pour toujours. Mais le prince ne reconnut pas en elle celle qui l’avait sauvé et en choisit une autre.
Pour ceux qui souhaitent lire le conte de fées «La Petite Sirène» en français, il faut savoir que ce conte n’a pas de fin heureuse simple — et c’est précisément pour cela qu’il est si vrai. Andersen l’écrivit à partir de sa propre douleur d’un amour non partagé, et chaque mot y est une blessure vive et en même temps l’espoir de quelque chose de plus grand que le bonheur terrestre.
Lire en ligne le conte «La Petite Sirène» en français
Loin, dans la mer ouverte, l’eau est aussi bleue que les pétales des bleuets, et aussi transparente que le verre le plus pur — mais elle est très profonde ! Aucune ancre ne touche le fond. Il faudrait empiler bien des clochers les uns sur les autres pour que le plus haut sorte de l’eau. C’est là, au fond de la mer, que vivent les sirènes.
Ne pensez pas qu’il n’y a là que du sable blanc et nu — non, il y pousse des arbres et des fleurs merveilleux, aux tiges et aux feuilles si souples qu’ils bougent comme des êtres vivants au moindre mouvement de l’eau. Des poissons, grands et petits, se faufilent entre les branches, tout comme chez nous les oiseaux dans l’air. À l’endroit le plus profond se dresse le palais du roi de la mer. Ses murs sont de corail, ses hautes fenêtres en ogive sont de l’ambre le plus transparent, et son toit est fait de coquillages qui s’ouvrent et se ferment avec les marées. C’est extraordinairement beau, car au centre de chaque coquillage repose une perle brillante — une seule d’entre elles ferait un ornement précieux pour la couronne d’une reine.
Le roi de la mer était veuf depuis longtemps, et c’est sa vieille mère qui tenait sa maison — une femme sage, mais très fière de sa haute naissance ; elle portait douze huîtres sur sa queue, tandis que les autres nobles dames n’avaient le droit d’en porter que six.
Dans l’ensemble c’était une femme digne, qui méritait toutes sortes d’éloges, surtout parce qu’elle aimait beaucoup ses petites-filles, les princesses sirènes, et s’occupait d’elles. Elles étaient six, de jolies petites filles, mais la plus jeune était la plus belle de toutes. Sa peau était douce et transparente comme un pétale de rose, ses yeux étaient bleus comme la mer profonde ; mais, comme les autres sirènes, elle n’avait pas de jambes — à la place elle avait une queue de poisson. Toute la journée les princesses jouaient dans les vastes salles du palais, où des fleurs vivantes poussaient sur les murs.
Par les fenêtres d’ambre ouvertes entraient des poissons, comme chez nous les hirondelles entrent parfois dans les chambres ; les poissons nageaient vers les petites princesses, mangeaient dans leurs mains et se laissaient caresser.
Autour du palais s’étendait un grand jardin avec des arbres rouge feu et bleu sombre. Leurs feuilles et leurs branches oscillaient sans cesse, et leurs fruits brillaient comme de l’or, tandis que leurs fleurs ressemblaient à des flammes ardentes. La terre était couverte de sable très fin, d’un bleu pâle comme une flamme de soufre. Et partout au fond de la mer tout avait un léger reflet bleuté — on aurait pu croire qu’on se trouvait non pas au fond de la mer, mais quelque part en hauteur dans l’air, avec le ciel aussi bien au-dessus qu’en dessous. Par temps calme on pouvait même voir le soleil ; il ressemblait à une fleur pourpre d’où jaillissaient des flots de lumière.
Chacune des petites princesses avait son petit coin dans le jardin, où elle pouvait creuser et planter comme elle le souhaitait. L’une avait fait son carré en forme de baleine, une autre voulut que son parterre ressemble à une petite sirène, mais la plus jeune fit le sien tout rond comme le soleil, et n’y planta que des fleurs de la même couleur orangée que lui.
C’était une petite fille étrange, cette petite sirène — si silencieuse, si pensive… Ses sœurs ornaient leurs petits carrés de toutes sortes d’objets curieux trouvés dans des épaves, mais dans son coin, au milieu des fleurs rouges ardentes semblables au soleil lointain, se trouvait seulement une belle statue de marbre représentant un garçon, tombée au fond de la mer depuis un navire naufragé. Près de la statue elle avait planté un saule pleureur rouge vif, qui avait merveilleusement poussé. Ses longues branches souples retombaient, enveloppant la statue, touchant presque le sable bleu où se balançaient des ombres violettes. Il semblait que la cime et les racines jouaient ensemble et voulaient se donner un baiser.
La plus grande joie de la petite sirène était d’entendre parler de la vie des hommes là-haut. La vieille grand-mère devait lui raconter tout ce qu’elle savait sur les navires, les villes, les hommes et les animaux. Ce qui lui plaisait le plus et l’étonnait, c’était que les fleurs sur la terre sentaient bon — contrairement à celles de la mer ! — que les forêts étaient vertes, et que les petits poissons qui vivaient dans les arbres chantaient si joliment et si clair. La grand-mère appelait « poissons » les oiseaux, car autrement les petites-filles n’auraient pas compris, n’ayant jamais vu d’oiseaux.
— Quand vous aurez quinze ans, disait la grand-mère, vous aurez aussi la permission de remonter à la surface de la mer, de vous asseoir là au clair de lune sur les rochers et de regarder les grands navires qui passeront ; vous verrez des forêts et des villes.
La fille aînée allait justement avoir quinze ans cette année-là. Les autres sœurs — elles se suivaient d’une année — devaient encore attendre, et la plus jeune devait attendre le plus longtemps — cinq années entières, avant de pouvoir remonter du fond de la mer et voir ce qui se passe sur la terre. Chacune promettait de raconter à ses sœurs ce qui lui plairait le plus ce premier jour.
Car les récits de la grand-mère ne leur suffisaient pas — elles voulaient en savoir tellement plus !
Mais aucune d’elles ne désirait remonter plus ardemment à la surface que la plus jeune, la silencieuse et pensive petite sirène, qui devait attendre le plus longtemps.
Que de nuits elle passa debout près de la fenêtre ouverte, à regarder en haut à travers l’eau bleue où les poissons agitaient leurs nageoires et leurs queues ! Elle voyait la lune et les étoiles. Il est vrai qu’elles brillaient assez faiblement à travers l’eau, mais elles semblaient beaucoup plus grandes que ce que nous en voyons.
Et si parfois un nuage sombre les cachait, la petite sirène savait que c’était soit une baleine, soit un navire avec beaucoup de gens. Ces gens n’imaginaient certainement pas que sous eux, au fond de la mer, se tenait une petite belle sirène qui leur tendait ses petits bras blancs.
Enfin la fille aînée eut quinze ans et on lui permit de remonter à la surface de la mer.
Quand elle revint — il n’y avait pas de fin à ses récits. Mais le plus beau, disait-elle, c’était de s’allonger au clair de lune sur un banc de sable et de contempler la grande ville sur la rive. Là, comme des centaines d’étoiles, brillaient des lumières, on entendait de la musique, le bruit des gens, le grondement des voitures, là s’élevaient des tours pointues, des cloches sonnaient. Oui, précisément parce qu’elle ne pouvait pas y aller, cela l’attirait le plus.
Oh ! Comme la sœur cadette écoutait ces récits ! Tard le soir, debout près de la fenêtre ouverte, regardant à travers l’eau sombre et bleue, elle ne pensait qu’à la grande ville avec tout son bruit et son mouvement, et il lui semblait même entendre sonner les cloches.
L’année suivante, la deuxième sœur reçut la permission de remonter à la surface et de nager où elle voulait. Elle émergea au moment où le soleil se couchait, et décida que rien ne pouvait être plus beau que ce spectacle. Tout le ciel brillait comme de l’or fondu, racontait-elle, et les nuages — oh, elle ne pouvait pas trouver de mots pour décrire leur beauté ! Pourpres et violets, ils voguaient rapidement dans le ciel, mais plus vite encore que les nuages, vers le soleil volait, comme un long voile blanc, un vol de cygnes sauvages. La petite sirène aussi s’élança vers le soleil, mais il plongea dans la mer, et le reflet rose s’éteignit sur la surface de la mer et sur les nuages.
Une autre année passa, et la troisième sœur remonta. Elle était la plus hardie de toutes, aussi nagea-t-elle dans un large fleuve qui se jetait dans la mer. Elle vit de belles collines vertes couvertes de vignes, des palais et des maisons qui se profilaient à travers de magnifiques forêts. Elle entendit chanter les oiseaux, et le soleil brillait et chauffait si fort que la sirène devait souvent plonger dans l’eau pour rafraîchir son visage brûlant. Dans une petite crique elle aperçut un groupe de petits enfants humains. Tout nus, ils couraient et barbotaient dans l’eau. La sirène voulut jouer avec eux, mais ils eurent peur et s’enfuirent, et à leur place arriva un petit animal noir — c’était un chien. La sirène n’en avait jamais vu. Le chien aboyait si furieusement que la sirène, effrayée, nagea vite vers la mer ouverte.
Rentrée chez elle, elle ne pouvait oublier les belles forêts, les collines vertes et les jolis petits enfants qui savaient nager dans l’eau, bien qu’ils n’eussent pas de queue de poisson.
La quatrième sœur n’était pas si hardie. Elle restait au milieu de la mer ouverte, et racontait ensuite que c’était ce qu’il y avait de mieux. On avait la mer tout autour de soi à perte de vue, et le ciel ressemblait à un immense dôme de verre renversé. Elle avait vu des navires, mais seulement de loin, et ils lui semblaient des mouettes ; des dauphins joyeux faisaient des pirouettes, et de grosses baleines soufflaient par leurs narines des centaines de fontaines.
Puis vint le tour de la cinquième sœur. Son anniversaire tombait en hiver, et c’est pourquoi elle vit ce que ses sœurs n’avaient pas vu lors de leur première sortie. La mer était toute verte, et des icebergs flottaient partout, ressemblant à d’énormes perles, mais beaucoup plus hauts que les plus hauts clochers construits par les hommes. Les icebergs avaient les formes les plus fantaisistes et brillaient comme des diamants. La petite sirène s’assit sur le plus haut iceberg, le vent dispersait ses longs cheveux, et tous les marins faisaient prudemment le tour de cette montagne où elle était assise.
Mais vers le soir le ciel se couvrit de nuages, les éclairs brillèrent, le tonnerre gronda, la mer noircie soulevait haut et rejetait les blocs de glace, qui brillaient dans la lueur rouge des éclairs. Sur tous les navires on amenait les voiles. Les gens étaient saisis de terreur. Et la sirène était assise paisiblement sur son iceberg flottant et regardait les éclairs de feu en zigzag sillonner le ciel et tomber dans la mer scintillante.
En général chacune des sœurs, lors de sa première sortie, était enchantée de tout ce qui était nouveau et, comme il leur semblait, beau.
Mais devenues grandes filles et ayant la permission de nager partout où elles voulaient, elles s’habituèrent vite à tout et furent bientôt indifférentes à ce qu’elles voyaient. Elles finissaient par dire que partout c’était bien, mais que c’était le mieux à la maison.
Souvent le soir les cinq sœurs se prenaient par la main et remontaient à la surface en groupe. Elles avaient de belles voix, plus belles qu’aucune voix humaine, et quand une tempête se levait et que des navires étaient en danger, elles nageaient vers eux et chantaient si doucement sur la beauté du fond de la mer, en priant les marins de ne pas avoir peur de descendre vers elles. Mais les marins ne comprenaient pas leurs paroles, croyant que c’était la tempête qui grondait. Et de toute façon ils n’auraient pas pu voir la beauté du fond de la mer, car quand un navire sombrait, les hommes se noyaient et n’arrivaient au palais du roi de la mer qu’après leur mort.
Quand le soir les sœurs remontaient à la surface main dans la main, la petite sirène restait seule à les regarder, et il lui semblait qu’elle allait pleurer, mais les sirènes n’ont pas de larmes, et c’est pourquoi leur chagrin est encore plus lourd.
— Oh, si seulement j’avais déjà quinze ans, disait la petite sirène, je sais que j’aimerai beaucoup ce monde d’en haut et les gens qui y vivent !
Enfin elle aussi eut quinze ans.
— Te voilà devenue grande, lui dit la grand-mère, la vieille reine douairière. Viens, je vais te parer comme tes sœurs. Et elle mit sur sa tête une couronne de lys blancs. Chaque pétale du lys était la moitié d’une perle.
Puis la vieille fit attacher huit grosses huîtres à la queue de la princesse — pour que tout le monde sache sa haute naissance.
— Ça me fait mal ! dit la petite sirène.
— Il faut souffrir pour être belle, dit la vieille.
Oh ! Comme la petite sirène aurait voulu jeter loin d’elle tous ces ornements luxueux et la lourde couronne ! Les fleurs rouge vif de son jardin lui auraient bien mieux convenu, mais elle n’y pouvait rien !
— Au revoir, dit-elle, et elle s’éleva légèrement et doucement de l’eau, comme une bulle. Le soleil venait juste de se coucher quand elle sortit la tête de l’eau, mais les nuages brillaient encore de pourpre et d’or, et dans le ciel rose pâle brillait l’étoile du soir, si claire et si belle. L’air était doux et frais, la mer tout à fait calme.
Non loin de là se dressait un grand navire à trois mâts, une seule voile était hissée — car il n’y avait pas le moindre vent — et des matelots étaient assis partout sur les vergues et les cordages. De la musique et des chants montaient du navire, et quand le soir s’assombrit et qu’il fit tout à fait nuit, le navire s’illumina de centaines de lanternes de toutes les couleurs — on aurait dit que les pavillons de toutes les nations voletaient dans l’air.
La petite sirène nagea jusqu’au hublot de la cabine, et chaque fois qu’une vague la soulevait, elle pouvait regarder à travers la vitre transparente. Dans la cabine étaient réunis beaucoup de gens richement vêtus, mais le plus beau était un jeune prince aux grands yeux noirs. Il n’avait certainement pas plus de seize ans. C’était son anniversaire qu’on célébrait, et c’est pourquoi il y avait tant de gaieté et de fête à bord. Les matelots dansaient sur le pont, et quand le jeune prince en sortit, des centaines de fusées s’élancèrent dans l’air, et il fit aussi clair que le jour. La petite sirène eut si peur qu’elle plongea dans l’eau, mais elle ressortit la tête aussitôt, et il lui sembla que toutes les étoiles tombaient du ciel dans la mer.
Elle n’avait jamais vu de pareils feux d’artifice : de grandes roues tournaient en éclatant, de magnifiques poissons de feu s’élançaient dans l’air, et tout cela se reflétait dans la mer transparente et calme. Sur le navire il faisait si clair qu’on pouvait voir le moindre cordage, et bien sûr les gens ! Oh ! Comme le jeune prince était beau ! Il serrait des mains, souriait, et la musique retentissait encore et encore cette belle nuit.
Il se faisait tard, et la petite sirène ne pouvait détacher les yeux du navire et du beau prince. Les lanternes de toutes les couleurs s’éteignirent, les fusées ne s’élancèrent plus dans l’air, les coups de canon cessèrent, mais au fond de la mer cela grondait et mugissait.
La petite sirène était assise sur la vague, se balançant en montant et en descendant, regardant sans cesse dans la cabine, quand le navire accéléra et les voiles se gonflèrent l’une après l’autre. Les vagues devinrent plus fortes. De grands nuages noirs s’amoncelèrent, au loin un éclair aveuglant jaillit.
Oh ! Une terrible tempête approchait ! Les matelots se précipitèrent pour amener les voiles. Le grand navire tanguait dans la mer déchaînée, l’eau se soulevait comme d’immenses montagnes noires qui allaient s’abattre sur les mâts. Mais le navire plongeait comme un cygne entre les hautes vagues et se relevait sur les flots qui s’amoncelaient sur lui. À la petite sirène tout cela semblait une agréable promenade, mais les marins ne le ressentaient pas de la même façon. Le navire craquait et gémissait, les grosses planches se courbaient sous les coups des vagues. Voici que le grand mât, comme un roseau, se cassa en deux, le navire se coucha sur le côté et l’eau se précipita dans la cale. Ce n’est qu’alors que la petite sirène comprit quel danger menaçait le navire ; elle devait elle-même faire attention aux planches et aux poutres qui flottaient sur l’eau.
Un instant il faisait absolument noir, puis un éclair jaillissait de nouveau, et la petite sirène reconnaissait tous les gens du navire — chacun se sauvait comme il pouvait. Mais elle cherchait des yeux seulement le prince. Quand le navire se disloqua complètement, elle vit le prince couler dans la mer profonde. Elle en fut d’abord heureuse, pensant qu’il descendait vers elles, mais elle se souvint que les hommes ne peuvent pas vivre dans l’eau, et qu’il n’arriverait au palais de son père que mort. Non ! Il ne devait pas mourir ! Elle nagea entre les poutres et les planches, oubliant complètement qu’elles pouvaient l’écraser. La petite sirène plongeait profondément dans l’eau, puis remontait haut au-dessus des vagues. Enfin elle rejoignit le prince.
Il était presque épuisé et ne pouvait plus nager dans la mer déchaînée. Ses bras et ses jambes commençaient à faiblir, ses beaux yeux se fermaient, il aurait péri si la petite sirène n’était pas apparue. Elle souleva sa tête au-dessus de l’eau et se laissa porter par les vagues — qu’elles les emportent tous les deux où elles voulaient.
Au matin la tempête était passée, mais il ne restait pas le moindre fragment du navire. Le soleil se leva de nouveau sur l’eau, rouge et brillant, et ses rayons semblaient rendre à ses joues leurs vives couleurs. Mais ses yeux restaient fermés.
La petite sirène l’embrassa sur son beau front et rejeta les cheveux en arrière. Il lui sembla qu’il ressemblait au garçon de marbre dans son jardin ; elle l’embrassa encore une fois, désirant ardemment qu’il restât en vie.
Elle aperçut devant elle une terre ferme, de hautes montagnes bleues dont les sommets étaient d’un blanc éblouissant de neige, comme si une troupe de cygnes y reposait.
Près du rivage poussaient de belles forêts vertes, et un peu plus haut on voyait un bâtiment — une église ou un monastère : la petite sirène ne savait pas ce que c’était.
Dans le jardin poussaient des citronniers et des orangers, et près de la porte s’élevaient des palmiers. La mer formait là une petite baie, tout à fait calme mais très profonde.
La petite sirène nagea jusqu’au rivage sablonneux avec le beau prince. Elle le coucha sur le sable, en soulevant soigneusement sa tête pour que le soleil la réchauffe.
À ce moment les cloches sonnèrent dans le grand bâtiment blanc et de nombreuses jeunes filles sortirent dans le jardin. Alors la petite sirène s’éloigna, se cacha derrière des rochers qui sortaient de l’eau et se couvrit les cheveux et la poitrine d’écume marine. Personne n’aurait pu voir son visage. Elle se mit à surveiller ce qui arriverait à son pauvre prince.
Bientôt une jeune fille s’approcha de cet endroit. Elle eut d’abord très peur, mais seulement un instant, puis appela beaucoup de gens, et la petite sirène vit que le prince reprit connaissance et sourit à tous autour de lui. Seulement il ne lui sourit pas à elle, car il ne savait pas que c’était elle qui lui avait sauvé la vie.
Elle fut très triste, et quand le prince fut emmené dans le grand bâtiment, elle, attristée, s’enfonça sous l’eau et rentra au palais de son père.
Elle avait toujours été silencieuse et pensive, mais maintenant elle devint encore plus silencieuse. Les sœurs lui demandèrent ce qu’elle avait vu lors de sa première sortie, mais la petite sirène ne leur raconta rien.
Souvent le matin et le soir elle nageait jusqu’à l’endroit où elle avait laissé le prince. Elle vit les fruits mûrir dans les jardins et être cueillis, elle vit la neige fondre sur les sommets des montagnes, mais elle ne vit pas le prince, et chaque fois qu’elle rentrait, elle devenait encore plus triste. Son seul réconfort était de s’asseoir dans son petit jardin, les bras tendres enlaçant la statue de marbre qui ressemblait au prince. Elle ne s’occupait plus de ses fleurs, qui poussaient sauvagement comme elles voulaient, leurs longues tiges et leurs feuilles s’entremêlant avec les branches des arbres, si bien que le jardin était tout sombre.
Finalement elle ne put plus tenir et raconta tout à l’une de ses sœurs ; aussitôt les autres l’apprirent aussi, et elles seules, mais encore deux ou trois autres sirènes qui n’en parlèrent à personne qu’à leurs amies les plus proches. L’une des sirènes en savait un peu sur le prince — elle aussi avait vu la fête sur le navire, savait d’où il venait et même où se trouvait son royaume.
— Viens avec nous, petite sœur, dirent les sœurs, et elles se prirent par les bras et nagèrent jusqu’à l’endroit où, disait-on, se trouvait le château du prince.
Le palais était construit de pierre jaune clair brillante avec de larges escaliers de marbre qui descendaient directement dans l’eau. Des dômes dorés s’élevaient au-dessus du toit, et entre de nombreuses colonnes autour de tout le bâtiment se dressaient des statues de marbre, qui semblaient vivantes.
À travers les hautes fenêtres en verre transparent on voyait des salles magnifiques, partout des rideaux de soie et des tapis, et tous les murs ornés de si merveilleux tableaux qu’il était un pur plaisir de les regarder. Au centre de la grande salle jaillissait une fontaine, et ses jets s’élevaient haut jusqu’au plafond en forme de dôme de verre à travers lequel le soleil tombait sur l’eau et sur les merveilleuses plantes qui poussaient dans le bassin.
Maintenant la petite sirène savait où vivait le prince, et souvent le soir et la nuit elle nageait jusqu’ici seule. Elle s’approchait de la terre bien plus près qu’aucune de ses sœurs, et osait même nager dans l’étroit canal sous le balcon de marbre qui projetait une longue ombre sur l’eau. Elle s’y arrêtait longtemps, regardait le jeune prince, qui croyait être seul au clair de lune.
Elle le vit parfois, le soir, naviguer en musique dans un riche bateau pavoisé. Elle se montrait dans les roseaux verts, et si le vent agitait son long voile argenté blanc, on le remarquait en croyant voir un cygne déployer ses ailes.
Souvent la nuit, quand les pêcheurs étaient en mer avec leurs flambeaux, elle entendait beaucoup de bien sur le prince. Et elle se réjouissait d’avoir sauvé sa vie quand il était à demi-mort battu par les vagues. Elle se souvenait comme elle avait serré fermement sa tête contre sa poitrine, et comme elle l’avait tendrement embrassé.
Et lui ne savait rien de tout cela, ne pouvait même pas la voir en rêve.
De plus en plus la petite sirène commençait à aimer les hommes, de plus en plus elle était attirée vers eux, leur monde lui semblait de loin plus grand que le monde marin. Les hommes pouvaient sur leurs navires traverser les mers, grimper sur les hautes montagnes jusqu’aux nuages, et la terre qu’ils possédaient avec ses forêts et ses champs s’étendait bien au-delà de ce que son œil pouvait voir. Elle voulait en savoir plus sur les hommes, mais ses sœurs ne pouvaient rien lui raconter. Alors la petite sirène se tourna vers la vieille grand-mère, qui connaissait bien le « monde supérieur », comme elle appelait justement la terre au-dessus de l’eau.
— Si les hommes ne se noient pas, demandait la petite sirène, peuvent-ils vivre éternellement ? Ou meurent-ils comme nous dans la mer ?
— Oui, répondit la vieille. Eux aussi meurent, et leur vie est encore plus courte que la nôtre. Nous pouvons vivre trois cents ans, mais quand nous cessons d’exister, nous nous transformons en écume marine. Nous n’avons pas même la tombe de nos proches. Nous sommes comme le roseau vert — on le coupe, et il ne reverdit plus.
— Je donnerais toutes mes centaines d’années pour être un seul jour humaine, dit tristement la petite sirène.
— Tu ne dois pas y penser ! dit la vieille. C’est bien mieux ici, et nous sommes de loin plus heureuses que les hommes là-haut.
— N’y a-t-il vraiment rien qu’on puisse faire pour devenir humaine ? demanda la petite sirène.
— Non, répondit la vieille. Cela n’est possible que si quelqu’un parmi les hommes t’aime au point que tu lui sois plus chère que son père et sa mère, si toutes ses pensées, tout son cœur sont pour toi et s’il demande au prêtre d’unir vos mains en signe de fidélité éternelle.
Mais cela n’arrivera jamais. Ce qui est beau ici, dans la mer — ta queue de poisson — là, sur la terre, est considéré comme une laideur. Ils ne s’y connaissent pas en beauté. Selon eux, pour être belle, il faut absolument avoir deux pilliers disgracieux — les « jambes », comme ils les appellent.
La petite sirène soupira profondément et regarda tristement sa queue de poisson.
— Vivons et réjouissons-nous, dit la vieille. Amusons-nous à satiété pendant les trois cents ans qu’il nous est donné de vivre. C’est vraiment beaucoup de temps ; puis il sera agréable de se reposer après la mort. Ce soir nous avons un grand bal !
Le soir fut extraordinaire. Une telle splendeur n’existe pas sur la terre. Les murs et le plafond de la grande salle de danse étaient de verre épais mais transparent. Des centaines d’énormes coquillages, rose-rouge et vert herbe avec des feux bleus, s’alignaient le long des murs. Ces feux éclairaient toute la salle et, traversant les murs, illuminaient aussi la mer. On pouvait voir d’innombrables poissons, grands et petits, qui s’approchaient des parois de verre. Sur certains poissons brillaient des écailles rouges, sur d’autres elles rayonnaient d’or et d’argent.
Au milieu de la salle coulait un large courant, et sur lui dansaient en chantant leurs propres chants merveilleux des ondins et des sirènes. Les hommes sur la terre n’ont pas de si belles voix.
La petite sirène chantait mieux que tout le monde. Tous lui applaudirent. Et un instant la joie emplit son cœur, car elle savait qu’elle avait la plus belle voix dans toute la mer et sur la terre. Mais bientôt elle se souvint de nouveau de ce monde d’en haut — elle ne pouvait oublier le beau prince. La petite sirène s’esquiva sans bruit du palais de son père, et pendant que là-bas on dansait et on chantait, elle s’assit toute triste dans son petit jardin. À travers l’eau lui parvenaient les sons d’un cor, et elle pensait : « Voilà, sûrement il se promène là-haut de nouveau, lui que j’aime plus que mon père et ma mère, lui à qui vont toutes mes pensées et dans les mains de qui je remettrais tout le bonheur de ma vie. Je risquerais tout pour lui ! Pendant que mes sœurs dansent dans le palais de mon père, je vais nager chez la sorcière de la mer. J’en ai toujours eu peur, mais peut-être qu’elle me conseillera quelque chose et m’aidera. »
Et la petite sirène quitta son jardin et nagea vers le tourbillon impétueux au-delà duquel vivait la sorcière. Elle n’avait jamais nagé par ce chemin. Là ne poussait aucune fleur, pas même d’herbe marine, il n’y avait que du sable gris et nu.
Le sable s’étendait jusqu’au tourbillon même, où l’eau tournait comme près d’une roue de moulin bruyante, et entraînait tout ce qu’elle rencontrait au fond.
À travers ce tourbillon impétueux devait passer la petite sirène pour arriver au domaine de la sorcière. Il fallait encore traverser un grand espace couvert de boue chaude qui faisait des bulles. La sorcière appelait cet endroit son marécage tourbeux. Derrière se dressait la maison de la sorcière au milieu d’une forêt extraordinaire et bizarre. Au lieu d’arbres et de buissons il y avait des polypes — moitié animaux, moitié plantes. On aurait dit que des serpents à cent têtes poussaient de la terre. Les branches étaient de longs bras glissants avec des doigts qui se tordaient comme des vers. Ils remuaient chaque articulation de la racine jusqu’au sommet. Tout ce qui se trouvait sur leur chemin, ils le saisissaient fermement de leurs tentacules et ne le lâchaient plus.
La petite sirène s’arrêta. Son cœur battait de peur, elle était prête à faire demi-tour, mais elle se souvint du prince, et cela lui donna du courage. Elle noua étroitement sur sa tête ses longs cheveux légers pour que les polypes ne puissent les attraper, croisa les deux bras sur la poitrine et nagea aussi vite qu’un poisson dans l’eau. Et les terribles polypes tendaient derrière elle leurs bras rigides et tordus. Elle remarqua que chaque polype tenait comme avec des pinces de fer tout ce qu’il avait réussi à saisir. Ils tenaient des squelettes blancs de gens noyés, des gouvernails de navires, des caisses, des squelettes d’animaux, et même une petite sirène qu’ils avaient attrapée et étranglée — c’était ce qu’il y avait de plus terrifiant.
Voici qu’elle se trouva dans une grande clairière marécageuse dans la forêt, où de gros serpents d’eau gras se roulaient et se retournaient, montrant leurs ventres jaunâtres et repoussants.
Au milieu de la clairière se dressait une maison construite d’os humains blanchis. C’est là qu’était assise la sorcière de la mer elle-même, nourrissant un crapaud de sa bouche, comme les gens nourrissent de sucre de petits canaris.
Les répugnants serpents d’eau gras, elle les appelait ses chers petits poulets et les laissait ramper sur sa poitrine.
— Je sais déjà ce que tu veux, dit la sorcière de la mer. C’est une sottise que tu as en tête ! Mais qu’il en soit selon ton désir, à ta propre perte, ma belle princesse ! Tu voudrais te débarrasser de ta queue de poisson et avoir à la place deux piliers comme les hommes, pour que le jeune prince t’aime ! — Et la sorcière rit haut et hideusement, si bien que les serpents et les crapauds tombèrent de sa poitrine par terre et continuèrent à se rouler là.
— Tu arrives juste à temps, continua la sorcière. Demain, après le lever du soleil, je ne pourrais plus t’aider avant un an. Je vais te préparer une boisson, tu nageras avant le lever du soleil sur la terre, tu t’assieras sur la rive et tu la boiras. Alors ta queue se divisera en deux et se transformera, comme disent les hommes, en deux jolies petites jambes. Mais tu auras mal, il te semblera qu’un couteau tranchant te coupe en deux. Tous ceux qui te verront diront que tu es la plus merveilleuse créature humaine. Tu conserveras ta démarche légère, aucune danseuse ne marchera aussi souplement que toi, mais à chaque pas que tu feras il te semblera que tu marches sur des couteaux tranchants, et tes pieds saigneront. Si tu es prête à supporter tout cela, je t’aiderai.
— Oui, dit la petite sirène d’une voix tremblante en pensant au prince.
— Mais sache, dit la sorcière, qu’une fois que tu auras une apparence humaine, tu ne pourras plus jamais redevenir sirène ! Tu ne pourras plus jamais plonger dans l’eau rejoindre tes sœurs et le palais de ton père. Et si le prince ne t’aime pas plus que son père et sa mère, si toutes ses pensées ne sont pas pour toi, et si le prêtre ne vous unit pas les mains pour que vous soyez mari et femme, le premier matin après son mariage avec une autre, ton cœur se brisera et tu deviendras écume marine.
— Soit ! dit la petite sirène en pâlissant comme la mort.
— Mais tu dois aussi me payer, dit la sorcière, et je ne prends pas bon marché ! Tu as la voix la plus enchanteresse ici, au fond de la mer, et tu espères en charmer le prince, mais c’est cette voix que tu dois me donner. Je veux avoir en échange de ma précieuse potion ce que tu as de meilleur. Il faut que je t’y verse de mon propre sang, pour que la potion soit tranchante comme une lame d’épée.
— Mais si tu prends ma voix, dit la petite sirène, que me restera-t-il ?
— Ton charmant visage, répondit la sorcière, ta démarche légère, tes yeux expressifs. C’est assez pour charmer un cœur humain. Alors tu as perdu courage ? Montre ta petite langue, je la couperai comme paiement, et tu recevras la puissante potion.
— Qu’il en soit ainsi ! dit la petite sirène, et la sorcière mit son chaudron à chauffer pour préparer son breuvage magique.
— La propreté avant tout ! dit-elle, et elle essuya le chaudron avec des serpents qu’elle avait liés en botte. Puis la sorcière se griffa elle-même la poitrine, et son sang épais et noir tomba goutte à goutte dans le chaudron.
La fumée prenait les formes les plus bizarres, il était effrayant de la regarder. À chaque instant la sorcière jetait dans le chaudron une nouvelle herbe, et quand il bouillait, il semblait que c’est un crocodile qui pleurait. Enfin le breuvage fut cuit, la potion était comme l’eau la plus pure.
— Voilà ! dit la sorcière et elle coupa la langue de la petite sirène. Et la petite sirène devint tout à fait muette, ne put plus ni parler ni chanter.
— Si les polypes veulent t’attraper quand tu reviendras à travers la forêt, dit la sorcière, verse sur eux une seule goutte de ta potion, et leurs bras et leurs doigts voleront en mille morceaux.
Mais la petite sirène n’eut pas à le faire. Les polypes eux-mêmes s’écartaient d’elle effrayés dès qu’ils apercevaient la potion : elle brillait dans sa main comme une étoile brillante.
Ainsi elle traversa rapidement la forêt, le marécage et le tourbillon impétueux.
Voilà le palais de son père. Les flambeaux s’étaient éteints depuis longtemps dans la grande salle de danse. Tout le monde y dormait sûrement, mais la petite sirène n’osait pas aller trouver les siens, car elle était maintenant muette et allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son cœur se brisait de chagrin.
Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du carré de chacune de ses sœurs, envoya de la main des milliers de baisers au palais de son père et s’éleva à travers la sombre mer bleue vers le haut.
Le soleil n’était pas encore levé quand elle vit le palais du prince et nagea jusqu’aux escaliers de marbre. La lune brillait d’une lumière merveilleuse. La petite sirène but la potion ardente et épaisse, et il lui sembla qu’une épée à double tranchant traversait son corps délicat ; elle tomba évanouie et resta comme morte.
Quand le soleil brilla sur la mer, la petite sirène reprit connaissance, ressentant une douleur aiguë et brûlante. Mais devant elle se tenait le beau jeune prince, qui ne détachait pas d’elle ses yeux noirs comme des charbons. La petite sirène baissa les yeux et vit qu’elle n’avait plus de queue de poisson, mais deux petites jambes blanches et charmantes. Elle était tout à fait nue et s’enveloppa vite dans ses épais longs cheveux. Le prince lui demanda qui elle était et d’où elle venait. La petite sirène le regardait doucement mais tristement de ses yeux tendres bleu sombre. Elle ne pouvait pas parler. Alors le prince la prit par la main et la conduisit dans le château.
Comme l’avait dit la sorcière, à chaque pas il lui semblait qu’elle marchait sur des aiguilles et des couteaux tranchants, mais la petite sirène supportait patiemment la douleur. Elle marchait la main dans la main avec le prince, légère comme l’air, et lui, comme tout le monde, admirait sa démarche étrange et légère.
On habilla la petite sirène de longues robes de soie et de mousseline, elle semblait la plus belle de toutes dans le château, mais elle était muette — ne pouvait ni chanter ni parler. De belles esclaves habillées de soie et d’or vinrent chanter devant le prince et ses parents. L’une d’elles chantait particulièrement bien, et le prince lui applaudit et lui sourit. La petite sirène fut triste, elle savait qu’elle chantait de loin mieux que tout le monde. « Oh, s’il savait que pour être avec lui j’ai renoncé pour toujours à ma voix… » pensait-elle.
Puis les esclaves commencèrent à danser sur les sons d’une merveilleuse musique. Alors la petite sirène leva ses beaux bras blancs, se dressa sur les pointes des pieds et se lança dans une danse extraordinaire à travers la salle. Personne encore n’avait jamais dansé ainsi. À chacun de ses mouvements sa beauté devenait encore plus évidente, et ses yeux parlaient jusqu’au fond du cœur plus que les chants des esclaves.
Tous étaient enchantés, et surtout le prince, qui l’appela son petit enfant trouvé. Et la petite sirène dansait encore et encore, bien qu’à chaque fois que ses pieds touchaient le sol, il lui faisait aussi mal que si elle marchait sur des couteaux.
Le prince dit qu’elle devait toujours être auprès de lui, et on lui permit de dormir sur un coussin de velours devant la porte de sa chambre.
Il lui fit tailler des habits de garçon, et elle pouvait l’accompagner à cheval. Ils chevauchaient dans des forêts odorantes où les branches vertes caressaient ses épaules, et dans les feuilles fraîches chantaient de petits oiseaux. Ils gravissaient de hautes montagnes, et bien que ses petits pieds saignassent et que tout le monde le vît, elle riait et suivait le prince jusqu’aux sommets d’où passaient sous eux des nuages comme des troupes d’oiseaux volant vers des pays lointains.
Et chez le prince, la nuit, quand tout le monde dormait, elle descendait par les larges escaliers de marbre jusqu’en bas, trempait ses pieds brûlants dans l’eau froide et pensait aux siens là, au fond de la mer.
Une nuit ses sœurs vinrent là où elle était assise sur l’eau, main dans la main, chantant de tristes chansons. Elle leur fit signe de la tête. Les sœurs la reconnurent et lui racontèrent combien de peine elle leur avait causée à toutes. Depuis lors, chaque nuit elles lui rendaient visite, et une fois, au loin, elle aperçut la vieille grand-mère qui n’était pas remontée à la surface depuis de nombreuses années, et le roi de la mer lui-même avec sa couronne sur la tête. Ils lui tendaient les bras, mais n’osaient pas s’approcher aussi près de la terre que ses sœurs.
De jour en jour la petite sirène devenait plus chère au prince, il l’aimait, mais il l’aimait comme on aime un bon gentil enfant, et il ne lui venait pas à l’idée qu’il pourrait en faire sa reine. Or elle devait devenir sa femme, sinon elle se transformerait en écume marine le matin après ses noces.
« Ne m’aimes-tu pas plus que tout le monde au monde ? N’as-tu pas pour moi une tendresse et une sincérité profondes ? » semblaient demander les yeux de la petite sirène quand il l’embrassait sur son beau front.
— Oui, tu m’es la plus chère, disait le prince, parce que tu as le meilleur cœur au monde, tu m’es dévoué comme personne, et tu ressembles à une jeune fille que j’ai vue une seule fois et que je ne reverrai probablement jamais. J’étais sur un navire, il se brisa, les vagues me rejetèrent sur la rive près d’un saint monastère où vivaient de nombreuses jeunes filles ; la plus jeune d’elles me trouva sur la rive et me sauva la vie. Je ne la vis que deux fois. Elle est la seule que je pourrais aimer au monde. Mais tu lui ressembles, et tu as presque effacé son image de mon âme. Cette fille appartient au saint temple, et voilà que mon heureuse destinée m’a envoyé toi. Nous ne nous séparerons jamais !
« Oh, il ne sait pas que c’est moi qui lui ai sauvé la vie, pensait la petite sirène, c’est moi qui l’ai porté hors des vagues de la mer sur la rive et l’ai couché dans la forêt où se trouve le monastère. Je regardais, cachée dans l’écume marine, pour voir si des gens viendraient. J’ai vu cette belle fille qu’il aime plus que moi ! » Et la petite sirène soupira profondément, car elle ne savait pas pleurer. « Il dit que la fille appartient au temple, elle ne reviendra jamais dans le monde, ils ne se reverront jamais. Et moi je suis avec lui, je le vois chaque jour, je prendrai soin de lui, je l’aimerai, je lui donnerai toute ma vie. »
Or on commença à murmurer que le prince allait se marier avec la belle fille, fille du roi voisin, et on équipait déjà un riche navire pour le voyage.
Le prince allait chez son voisin prétendument pour connaître son pays, mais en réalité pour voir sa fille. Il partirait avec une grande suite. La petite sirène secouait la tête et riait, elle connaissait les pensées du prince mieux que personne.
— Je dois y aller ! lui dit-il. Je dois voir la belle princesse, mes parents le veulent, mais ils ne m’obligeront jamais à choisir elle pour fiancée. Je ne peux pas l’aimer. Elle ne ressemble pas à la fille du monastère, à laquelle tu ressembles toi. Si jamais je dois choisir une fiancée, c’est toi que je prendrai, mon petit enfant trouvé muet aux yeux expressifs. Et il l’embrassait sur sa bouche rose, jouait avec ses longs cheveux soyeux et appuyait sa tête sur son cœur qui aspirait si ardemment au bonheur humain.
— N’as-tu pas peur de la mer, mon enfant muet ? lui demanda-t-il quand ils se tenaient tous deux sur le pont du navire qui les emportait dans le royaume voisin. Et il lui parla des tempêtes et des calmes plats, des poissons de mer extraordinaires dans les profondeurs de la mer et de tout ce que les plongeurs y avaient vu, et la petite sirène souriait en l’écoutant, car nul mieux qu’elle ne savait ce qu’il y avait au fond de la mer.
Par une nuit claire de lune, quand tout le monde dormait sauf le timonier, elle s’assit sur le bord du navire et regarda dans l’eau transparente. Il lui sembla qu’elle voyait le palais de son père. Haut sur le pinacle se tenait la vieille grand-mère avec sa couronne d’argent sur la tête et regardait à travers les vaguelettes mouvantes vers le bord du navire.
Voilà que ses sœurs aussi sortirent à la surface de l’eau, elles la regardaient tristement et se tordaient les mains de désespoir. Elle leur fit signe de la tête, leur sourit et voulut leur raconter qu’elle allait bien et était heureuse, mais un mousse du navire s’approcha, et les sœurs plongèrent aussitôt dans les profondeurs, et le mousse pensa que c’était de l’écume blanche qui avait brillé sur les vagues.
Au matin le navire mouilla dans le port de la fastueuse capitale du royaume voisin. Toutes les cloches sonnaient, des trompettes sonnaient des tours élevées, les soldats s’alignaient avec des baïonnettes brillantes et des drapeaux qui flottaient dans l’air.
Chaque jour il y avait une nouvelle fête. Bals et soirées se succédaient, mais la princesse n’était pas encore dans la capitale. On disait qu’elle était élevée quelque part loin de là, dans un saint monastère, où on lui apprenait toutes les vertus royales.
Enfin elle arriva.
La petite sirène la regarda avidement et dut admettre qu’elle n’avait jamais vu un visage aussi beau et aussi doux. La peau de la princesse était fine et pure, et sous de longs cils sombres souriaient de doux yeux bleu sombre.
— C’est toi ! dit le prince. C’est toi qui m’as sauvé la vie quand je gisais comme mort sur le bord de la mer !
Et il serra étroitement contre son cœur sa fiancée.
— Oh, je suis si heureux ! disait-il à la petite sirène. Ce que je n’avais osé espérer s’est accompli. Tu seras heureuse de mon bonheur, car tu m’aimes plus que personne. Et la petite sirène lui baisait les mains, et son cœur, lui semblait-il, se brisait déjà. Sa noce devait lui apporter la mort et la transformer en écume sur la mer.
Les cloches sonnaient, les hérauts parcouraient les rues et annonçaient les fiançailles du prince. Devant les autels brûlaient des encens odoreux dans de précieuses lampes d’argent. Les fiancés se donnèrent la main, et l’évêque les bénit.
La petite sirène, habillée de soie et d’or, tenait la traîne de la mariée, mais ses oreilles n’entendaient pas la musique de fête, ses yeux ne voyaient pas la pompeuse cérémonie, elle pensait à sa dernière nuit avant la mort et à tout ce qu’elle perdait avec la vie.
Le soir même les jeunes époux devaient partir en bateau. Les canons tonnaient, tous les drapeaux flottaient, et au milieu du navire on avait dressé une somptueuse tente de tissus d’or et de pourpre avec de magnifiques coussins — c’est là que les jeunes époux devaient passer la nuit fraîche et tranquille.
Le vent gonfla les voiles et le navire vola légèrement et doucement sur la mer transparente.
Quand il fit sombre, on alluma des lanternes de toutes les couleurs, et les matelots entonnèrent de joyeuses danses sur le pont. La petite sirène se souvint du soir où, pour la première fois, elle avait émergé de la mer et avait vu pareille splendeur et pareille gaieté, et elle aussi se mit à tourner dans la danse.
Elle volait comme une hirondelle dans l’air quand on la poursuit, et tous acclamaient avec enthousiasme la petite sirène, car jamais elle n’avait dansé si merveilleusement. Ses pieds délicats étaient coupés comme par des couteaux tranchants, mais elle ne le sentait pas. Son cœur était coupé bien plus douloureusement. Elle savait que c’était le dernier soir qu’elle le voyait, lui pour lequel elle avait quitté les siens, sa patrie, avait donné sa voix enchanteresse et supportait chaque jour des souffrances insupportables dont il n’avait aucune idée. Cette dernière nuit elle respirait le même air que lui, regardait la mer profonde, le ciel étoilé.
Et sur le navire la gaieté et la musique continuaient passé minuit. La petite sirène riait et dansait, et les pensées de la mort ne la quittaient pas.
Le prince pendant ce temps embrassait sa belle épouse, et elle jouait avec ses cheveux noirs. Main dans la main ils allèrent dans leur somptueuse tente.
Calme et tranquille devint le navire, seul le timonier se tenait à la barre. La petite sirène s’appuya de ses bras blancs sur le bord du navire et regarda vers l’est, attendant l’étoile du matin. Elle savait que le premier rayon du soleil la tuerait. Soudain elle vit ses sœurs qui avaient émergé de la mer. Elles étaient pâles comme elle, et leurs longs cheveux ne flottaient plus au vent, ils avaient été coupés.
— Nous avons donné nos cheveux à la sorcière pour qu’elle nous aide à te sauver de la mort cette nuit. Elle nous a donné un couteau. Le voilà ! Vois comme il est tranchant ? Avant le lever du soleil tu l’enfonceras dans le cœur du prince, et quand son sang chaud giclera sur tes pieds, ils se ressouderont en une queue de poisson, et tu redeviendras sirène, tu plongeras dans les profondeurs de la mer et tu vivras tes trois cents ans jusqu’à ce que tu deviennes écume marine. Dépêche-toi ! Soit lui, soit toi — l’un de vous doit mourir avant le lever du soleil ! Notre vieille grand-mère est si affligée qu’elle a perdu tous ses cheveux gris, et les nôtres ont été coupés par le couteau de la sorcière. Tue le prince et reviens ! Dépêche-toi ! Tu vois la raie rose dans le ciel ? Dans quelques minutes le soleil se lèvera et tu mourras !
Elles soupirèrent profondément, profondément et disparurent sous l’eau.
La petite sirène écarta un peu le rideau pourpre de la tente et vit que la belle tête de la jeune épouse reposait sur la poitrine du prince.
La sirène se pencha et embrassa le prince sur le front, regarda le ciel où l’étoile du matin brillait de plus en plus fort, regarda le couteau tranchant et lança encore un regard sur le prince. Et lui, même en rêve, prononça le nom de sa belle épouse : c’est elle seule qui était dans ses pensées. Le couteau trembla dans les mains de la petite sirène, elle le lança au loin dans la mer — la mer rougit là où il tomba, comme si des gouttes de sang montaient à la surface. Elle jeta encore une fois un regard au prince avec des yeux à demi éteints et se précipita du navire dans la mer.
Sur la mer se leva le soleil ; ses rayons tombaient doux et chauds sur l’écume marine froide comme la mort, mais la petite sirène ne ressentit pas la mort. Elle voyait le soleil clair, et au-dessus de sa tête volaient des centaines de merveilleuses créatures transparentes ; à travers elles elle voyait les voiles blanches du navire, les nuages roses dans le ciel. Leurs voix étaient mélodieuses et si douces et si légères qu’aucune oreille humaine n’aurait pu les saisir, tout comme aucun œil humain n’aurait pu voir les créatures elles-mêmes.
La petite sirène sentit qu’elle devenait pareille à elles, se détachant de plus en plus de l’écume marine.
— Où vais-je donc ? demanda-t-elle en s’élevant dans les airs, et sa voix résonna, comme celle de ces créatures, si insaisissablement légère que nulle musique terrestre n’aurait pu rendre ces sons.
— Vers les filles de l’air ! répondirent-elles. La sirène n’a pas d’âme immortelle et ne peut jamais en avoir une que si un homme lui accorde son amour. Sa vie éternelle dépend d’une puissance étrangère. Les filles de l’air n’ont pas non plus d’âme immortelle, mais elles peuvent en acquérir une par leurs bonnes actions. Nous volons vers les pays chauds où l’air chaud et pestilentiel tue les hommes, et nous y apportons de la fraîcheur. Nous répandons dans l’air le parfum des fleurs et apportons aux hommes soulagement et guérison.
Toi, pauvre petite sirène, tu as aspiré de tout ton cœur à ce que nous faisons, tu as aimé et souffert, vole avec nous dans le monde des nuages. Après trois cents ans de bonnes actions, tu acquerras une âme immortelle et participeras à la félicité humaine.
Et la petite sirène leva ses bras transparents vers le soleil, et pour la première fois des larmes apparurent sur ses yeux.
Sur le navire régnait de nouveau l’animation, la vie bouillonnait. Elle vit le prince et sa belle épouse qui la cherchaient partout. Ils regardaient tristement les vagues agitées de la mer, comme s’ils savaient qu’elle s’était jetée dans les flots. Invisible, la petite sirène embrassa la mariée sur le front, sourit au prince et s’éleva avec les autres filles de l’air vers le nuage rose qui voguait dans le ciel.







